Les services de santé au travail dressent un bilan mitigé de leur participation à la campagne de vaccination

Fin avril, plusieurs services de santé au travail évoquaient la difficile mise en place de la vaccination et la faible demande des salariés. Avec le temps, les difficultés ont disparu, mais les sollicitations n'ont pas vraiment bondi. Certains services sont quand même heureux d'avoir participé, d'autres observent que la vaccination a empiété sur le reste de leurs missions.

Fin avril 2021, les services de santé au travail, autorisés à vacciner depuis le 25 février 2021, jouaient volontiers le jeu de la campagne de vaccination. Sans grand succès : ceux que nous avions interrogés, qu'ils soient situés en région parisienne, dans le Centre, l'Ouest ou le Sud-Est, indiquaient ne pas crouler sous les demandes des salariés.

Près de six mois plus tard, leur activité vaccinale n'a jamais vraiment décollé. Au CMSM, un service francilien, "fin juillet, on courait après les salariés. On s’est retrouvés à faire du porte à porte pour trouver des gens à vacciner". À l'AISMT13, fin septembre, les équipes avaient réalisé 600 vaccinations sur 160 000 salariés. Dans le Vaucluse, "une fois que le service a réussi à se mettre en route et à s’approvisionner, bim, pas le bon vaccin", plaisante Paul Patin, responsable de la communication de l'Aist84 – en référence aux déconvenues du vaccin AstraZeneca. 

Ces quelques mois de recul leur ont, en même temps, permis de tirer un bilan de leur mobilisation. Ils nous racontent ce qu'ils ont pensé des vaccinations effectuées par leurs services, l'impact sur le reste de leur activité et leurs priorités actuelles.

"On l’a fait parce qu’on devait le faire"

Pénurie de doses, modifications du protocole, éligibilité… Plusieurs rebondissements sont venus compliquer la gestion de la campagne vaccinale qu'organisations syndicales comme patronales auraient voulu voir s'accélérer (lire notre article). Puis, lorsque l’offre a fini par s’organiser, "on s’est retrouvés avec un part de population vaccinable amoindrie", indique Carlos Goncalves, directeur du CMSM : l'offre concurrente avait augmenté, de nombreux salariés décommandaient au dernier moment pour se rendre à un rendez-vous dans la médecine de ville. Il avoue s'être senti "un peu piqué" par une situation qui devenait "ubuesque". Le centre a participé à l’effort, s’est mobilisé, a adapté les plannings pour organiser les vacations... mais "notre métier, ce n’est pas de vacciner", insiste Carlos Goncalves. "On l’a fait parce qu’on devait le faire", résume-t-il, mais leur action a été purement symbolique : 150 vaccinations "à tout casser" dans le centre fin septembre, pour 50 000 salariés.

La directrice de l'AISMT13, Isabelle Hochart, ne se dit pas frustrée mais "étonnée" que l’AISMT13 ait eu si peu de demandes. À l'Acist23, la vaccination n’avait pas démarré, faute de sollicitations, en avril. Fin octobre, rien de nouveau : le centre n’a jamais reçu suffisamment de demandes pour ouvrir des créneaux. À l'Aist84, la demande a bien diminué, mais le centre continue, en cette fin octobre, de proposer des vacations. Avec la difficulté, lorsqu’un flacon est ouvert, d’avoir suffisamment de salariés à vacciner.

Paul Patin rapporte que dans le centre, "on a été impressionné de voir la mobilisation des médecins et des infirmiers, qui étaient contents de pouvoir le proposer aux salariés". D’un point de vue humain tout s’est organisé naturellement, "parce qu’il fallait le faire". Sans, pour autant, que l’activité du centre ne s’en trouve impactée.

Empiètement

Le constat n’est pas partagé par le directeur du CMSM, pour qui la vaccination "a empiété sur le temps disponible pour le reste", c’est-à-dire la prévention des risques. Le Covid a exacerbé la souffrance au travail. Le centre s’est retrouvé avec un accroissement de 30 % à 50 % des visites à la demande des salariés. Conséquence : "On a encore moins de temps pour exécuter des tâches qui ne sont pas dans notre cœur de métier et pour lesquelles, à mon avis, on est moins bons, moins organisés, moins rapides, moins tout qu’un centre de vaccination".

Pour Isabelle Hochart, l’important est que la vaccination "ne rende pas aveugle les autres risques professionnels". La vaccination n’a pas été suspendue – contrairement au CMSM –, car "il ne faut surtout pas arrêter, on sait que certains salariés ont besoin de leur médecin du travail". Néanmoins, elle est désormais possible sur quelques centres uniquement, dans un souci d’équilibre entre le temps réservé à la vaccination et celui réservé aux consultations.

Priorités

Désormais, l'activité des services de santé au travail est rythmée par le rattrapage des visites qui avaient dû être reportées à cause de la crise. Mais pas que : Carlos Goncalves indique avoir constaté une forte hausse de demandes des salariés. La plupart de ces visites exceptionnelles sont liées aux risques psychosociaux et aux troubles musculo-squelettiques : "c’est notre sujet dans les mois à venir",  assure-t-il.

À l’AISMT13 aussi, le nombre de visites à la demande est en hausse, mais ce n’est pas seulement lié au Covid, nuance Isabelle Hochart : "La courbe est globalement en hausse depuis 2018". En cause, alors ? La modification des conditions de travail et la part grandissante du numérique, analyse la directrice.

Les réflexions sur l’aménagement du travail et le maintien en emploi sont au cœur de l'activité du service de santé au travail.  C'est à la fois facile, grâce au numérique, "parce que quand on mène des actions de sensibilisation (webinaires RPS, TMS…), on peut toucher large". Mais à l’échelle individuelle, la directrice de l'AISMT13 reconnaît que l'affaire est plus compliquée. Il faut que la demande vienne du salarié ou de l’employeur. Sur ce point, il y a eu une montée en puissance, affirme Isabelle Hochart : "Beaucoup de salariés demandent à passer par le médecin du travail".

  

Par Olivia Fuentes

© Lefebvre Dalloz